Le Vijnana Bhairava Tantra
Le Vijnanabhaïrava Tantra, le « Tantra de la Connaissance Suprême » est l'un des textes shivaïtes des
plus anciens. Il se présente sous la forme d'un recueil de 112 sutras ou pratiques méditatives. C'est un
yoga qui utilise le spectre intégral des pensées, des émotions et des sensations du yogin placé au coeur
de la diversité de la réalité comme voie mystique. Il constitue avant tout un yoga de l'action dans le
monde des sens. Il n'y a pas de scission entre la vie mystique et la vie phénoménale. Toute perception,
toute pensée, toute émotion permet de glisser spontanément dans la conscience, le divin en soi, matrice
de laquelle tout émerge et à laquelle tout retourne dans un cycle immuable.. Tout est saturé d'essence
divine. Rien n'est à éviter, rien n'est à rechercher.
Quintessence de tous les Tantras, il se situe d'emblée sur le plan de la réalité absolue, laissant à
d'autres textes le soin d'aborder réalité relative, rites, visualisations et autres enseignements.
Le shivaïsme témoigne, en outre, de racines chamaniques extrêmement lointaines.
Son dépouillement extrême fournit les enseignements relatifs à la vérité absolue, pour que ceux
qui en ont la capacité puissent immédiatement la saisir. L'enseignement se ramène à une non-dualité
essentielle et c'est en ce sens qu'il n'y a dans le tantrisme shivaïte, au sens absolu :
- Ni divinité hors de soi,
- Ni voie à parcourir pour atteindre la délivrance,
- Ni souillure, ni purification,
- Ni dualité, ni non-dualité,
- Ni rituel, ni pratique,
- Ni lien, ni libération.
Bagwan Shree Rajneesh, plus connu sous le nom d'Osho, un maître tantrique contemporain a effectué un puissant commentaire de ces
méthodes dans l'ouvrage intitulé « Le livre des secrets » (cf. bibliographie).
Dans son merveilleux livre « Tantra Yoga, le Tantra de la connaissance suprême » (cf. bibliographie),
Daniel Odier nous fournit un éclairage complémentaire. Spécialiste du tantrisme shivaïte, il témoigne de
son initiation, dans un ermitage himalayen, par la Devi Lalita, détentrice de six ou sept millénaires de
tradition shivaïte. Pour une approche du Tantra plus aisée, cette dernière a réparti les pratiques dans les domaines
suivants :
Le yoga de l'espace et de la lumière
Les méditations sur l'espace et la lumière sont destinées à pousser le tantrika à l'abandon total, à
l'adoration passionnée qui seule, détend le corps/conscience. Cet espace lumineux que nous ne
percevons pas en raison de notre contraction, est sous-jacent à toute action. Il s'agit donc de se
détendre complètement alors, le rythme du monde coïncide avec le rythme de l'esprit dans une
succession rapide et légère.
Le pranayama yoga
Les pratiques respiratoires yogiques, présentées de façon succincte, sont centrées sur la pleine
conscience du processus respiratoire et de ses arrêts, entre l'inspiration et l'expiration. Ce travail sur
le souffle est extrêmement doux et progressif. Son but est l'ouverture du cœur, non l'agitation et la
violence qui produisent des montées d'énergie chaotiques.
Le yoga de l'obscurité
Ces pratiques appartiennent au substrat chamanique du shivaïsme. Par la contemplation de
l'obscurité, le yogin apprend à connaître sa part d'ombre, à s'y laisser glisser, à s'y dissoudre. Elles
s'opèrent dans la solitude, au coeur d'une nature sauvage et désolée où le pratiquant va rencontrer
ses propres peurs de la dissolution. Lorsque ses propres peurs sont intégrées, la contemplation des
ténèbres internes et externes se fait spontanément.
La guirlande de lettres
Cette méthode touche au langage, à l'activité automatique de ce qui ne cesse de parler en nous.
Après avoir pris conscience du discours intérieur, le yogin dirige son attention vers les phrases qui
s'enchaînent puis vers les mots qui les forment pour arriver enfin aux lettres qui forment les mots.
Cette expérience se pratique dans les deux sens, des phrases aux lettres et des lettres aux phrases.
Elle mène à une profonde conscience du langage et de son rapport avec le fonctionnement de
l'esprit, du lien au son.
La contemplation
La contemplation s'accomplit dans la félicité du yogin qui s'installe dans l'élan spontané du cœur.
Les techniques sont multiples : parfois, les supports sont des objets simples de la vie de tous les
jours, bol, mur, caillou ou au contraire de vastes étendues. Parfois, le yogin se coupe du monde
extérieur en bouchant les ouvertures de la tête, parfois, il se dissout dans le réel.
Le ralentissement des mouvements de notre corps synchronisé à une présence respiratoire est une
des méditations les plus efficaces pour connaître des instants extatiques : ouverture simultanée vers
l'extérieur et l'intérieur.
Le yoga des sens
Le yoga des sens est l'aspect le plus célèbre et le moins bien compris du tantrisme. Dans un contexte
puritain, ces enseignements sacrés ont été exploités pour justifier une libéralisation sexuelle sans
conscience. La liberté tantrique demande une ascèse profonde qui touche à toutes les couches de
l'être jusqu'à l'inconscient. La sexualité tantrique concerne l'intégralité des contacts des sens avec la
réalité dans la présente constante de la conscience. Tout contact est amoureux, celui du regard qui se
dissout dans le ciel ou dans l'obscurité, celui de la peau qui caresse le vent, celui de l'ouïe qui écoute
une mélodie... Cette présence au monde, cette pleine communication s'établit en prenant conscience
du parcours de chaque sensation qui émerge de l'espace et y retourne. Cette acceptation de la réalité
s'étend peu à peu à nos pensées, à nos émotions, à notre respiration. Ce qui contribue à résorber
l'angoisse et la peur fondamentale. Le calme et l'harmonie permettent alors d'accéder à l'amour.
Le yoga du ciel et de l'espace
Le yogin qui fixe l'espace, y dissout son regard, fait l'expérience de la fusion avec l'objet de la
contemplation. A l'aube ou au crépuscule, lorsque le ciel est à la fois vibrant et pas trop lumineux, le
regard est fixé droit devant soi, ou parfois levé vers le ciel, la tête restant droite. Ces contemplations
se pratiquent également couché sur le sol, parfois lorsqu'on se laisse tomber, après une course folle
ou une danse extatique. Cet espace se retrouve également par la contemplation d'objets simples
comme un galet ou un morceau de bois, comme avec des souvenirs et les images mentales, qui loin
d'être rejetés, servent au grand feu tantrique.
Pour accéder à l'unité, la démarche tantrique est de suivre le cours naturel de l'esprit, sans le
contraindre d'aucune façon. Si les souvenirs se présentent, on accueille les souvenirs, si des
sentiments extrêmes surgissent, ils deviennent le lieu de la réalisation.
Le yoga du rêve
La pratique de ce yoga stipule que tout le réel n'est que fantasmagorie. Ce n'est pas une voie
d'interprétation des rêves mais une voie de perception non duelle. L'initiation au rêve lucide se
déroule en trois temps : au début du rêve se manifeste la conscience de rêver, soit on descend dans le
cœur juste avant l'endormissement, soit on se concentre sur le « Om » à partir du centre
intersourcilier puis on le laisse descendre par la canal central jusqu'au centre du coeur. Dès que le
rêve commence, il s'accompagne de lucidité. Puis, on procède à des exercices de modification des
objets perçus. Le yogin agrandit, rapetisse, colore ou échange les objets afin d'acquérir la maîtrise.
On découvre alors que le scénario du rêve lui-même peut être réécrit à l'infini. Dans une troisième
phase, le rêve devient un lieu privilégié de pratique contemplative. Il est un lieu de filtrage de tous
les liens résiduels passés qui empêchent le plein accomplissement. Peu à peu, les liens se décantent
et la libération atteint l'inconscient.
Le yoga de l'arrêt
Ce yoga est destiné à nous faire prendre conscience de l'automatisme de la pensée et de l'action.
Répété à maintes reprises, il n'a pas pour but d'éviter l'action mais au contraire de la rendre
consciente et libre. C'est un moyen très efficace de saisir la différence entre l'impulsivité qui nous
mène automatiquement à l'action et la spontanéité où l'action est libérée des automatismes et
s'inscrit dans une parfaite harmonie par rapport à l'ensemble.
L'arrêt, pratiqué pendant quelques secondes, est une pause, une ponctuation, qui permet de
retrouver son espace par l'attention et la présence à la réalité. Quand l'action continue, elle est
investie d'une conscience légère qui permet de goûter plus profondément chacun de nos actes,
chacune de nos sensations, chacune de nos pensées. Le pratiquant découvre combien les actes les
plus simples, les plus quotidiens, trouvent une nouvelle créativité.
Le kundalini yoga
Le Kundalini yoga est l'ultime et la plus secrète expérience à laquelle accède le tantrika et qui
advient lorsque les souffles, le mental et les processus physiologiques sont maîtrisés. Il faut s'être
préalablement libéré de tout désir, de toute attraction sexuelle, de tout fantasme spirituel. L'initiation
peut être donnée par le maître à son disciple de plusieurs manières. Soit symboliquement, soit par
contact physique étroit mais sans relation sexuelle, soit par l'accomplissement du rite sexuel, soit
par le contact des yeux tout proches sans cligner. Ce Kundalini yoga a la particularité d'être
totalement centré sur le cœur dont les yogin ont fait la porte de toute montée d'énergie ; ce qui
engendre plus de douceur et d'harmonie. La montée de Kundalini se déroule d'une manière
concentrique et bien qu'elle monte de la base, c'est au niveau du cœur qu'elle emplit l'espace et
laisse flotter le yogin dans une sphère de lumière.
Le yoga de la non-dualité
Le but du yoga tantrique est la réalisation spontanée de la non-dualité. L'esprit a la substance de
l'espace. Il peut tout contenir mais il n'est pas ce qu'il contient. Réaliser la nature de l'esprit par le
samadhi est donc saisir, dans un bond fulgurant de l'intuition, que l'espace est notre substance
même, et en faire l'expérience immédiate. C'est en ce sens que lien et libération sont des fictions
produites par l'ego car l'esprit fondamentalement n'a jamais été lié. Il n'y a rien d'autre à réaliser et
c'est la tâche la plus ardue parce que trop simple. Une fois le pas de l'éveil franchi, toute la
production mentale se libère instantanément, toute création émerge de l'espace et s'y abolit dans un
rythme de création et d'annihilation incessant. Vie et mort cessent d'être des points fixes et
deviennent des passages, comme le sont la création et la disparition d'une pensée, d'un rêve, d'un
fantasme. Dans le samadhi, le tantrika fait l'expérience de la mort qui le délie de l'angoisse
métaphysique et du doute. Il n'a plus rien à apprendre mais tout à vivre dans un perpétuel retour au
Soi. Le tantrika connaît alors la non-dualité.
Le yoga du feu
Ce yoga est l'un des plus impressionnants. C'est une pratique radicale qui permet de toucher à la
spatialité de l'esprit avec intensité. Il est recommandé de recevoir sa transmission par un maître
appartenant à une lignée. Le yogin visualise une yoni ou un linga, en forme de récipient, ouvert vers
le haut, au niveau du nombril et c'est par là qu'il allume ce feu absolu qui consume la totalité du
monde, des formations mentales, des sensations et des liens cognitifs, plongeant le tantrika dans le
« Grand Vide ».
Le yoga de l'extase originelle
C'est une approche intellectuelle mais qui ne peut être accomplie que par l'abandon des formes. Il
s'agit pour le tantrika de réaliser que la nature innée, libre et éveillée depuis toujours, surgit dès que
la pensée dualisante est abandonnée. L'esprit qui produit les nuages n'est pas différent nu. C'est
l'un des signes de la liberté de Shiva qui peut obscurcir ou révéler l'esprit absolu. Ce yoga décrit,
examine et rend conscient de tous les pièges tendus par l'ego qui fait fonctionner l'esprit dans un
cadre limité par les notions.
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