Le Spandakarika
Le Chant du Frémissement
Le Spandakarika, ou Chant du Frémissement, est l'un des textes essentiels du shivaïsme cachemirien.
Révélé au début du IXème siècle par Shiva à Vasugupta, il expose l'essence des Tantra en 52 stances.
Ksemarâja, un maître important de la tradition souligne que ce chant du frémissement est l'exposé du
Mahâmudra, souvent traduit par « le Grand Sceau » et par les Cachemiriens par « le Grand Mouvement
Cosmique ». Abhinavagupta, grand philosophe et maître du Xième siècle, lui rend hommage dans son
Tantraloka, qui représente la somme du savoir sur les Tantra. Ce yoga semble avoir été la forme qui a
précédé le hatha yoga. Sa simplicité même en fait sa difficulté. Les maîtres les plus anciens de la
tradition étaient arrivés à la conclusion que tout était mouvement dans l'univers. Ils voyaient toute
chose, matière comprise, comme conscience et ont inventé un yoga à la mesure de cette réalisation.
Daniel Odier, dans son merveilleux ouvrage intitulé « L'incendie du cœur, le chant tantrique du
frémissement » (cf bibliographie) nous fournit un commentaire très fin dont s'inspire ce paragraphe.
Cette danse sacrée (Tandava) s'accomplit en trois temps : lors de la 1ère étape, le corps est relâché dans
l'espace, le souffle s'installe, le frémissement des organes est recueilli par la conscience qui laisse cette
palpitation intérieure se libérer et rejoindre ainsi la source. La yogini Lalita Devî (initiatrice de Daniel
Odier) comparait cette sensation aux mouvements que pourraient exécuter des papillons de nuit qui
voleraient en nous. Peu à peu, le corps se laisse aller à un mouvement extrêmement lent, non volontaire,
où les membres sont portés par le souffle dans un déploiement sphérique. Dans un second temps, le
yogin laisse ses bras partir dans l'espace, la colonne vertébrale extrêmement souple, les aisselles
légèrement ouvertes, la langue relâchée, le périnée ouvert, le souffle libéré. Les omoplates s'ouvrent
comme des ailes et donnent l'équilibre au corps normalement attiré vers l'avant. Cette pratique s'opère en
se visualisant nu, flottant dans un espace bleu nuit. Dans un troisième temps, le yogini se lève et laisse
tout son corps manifester la danse de Shiva dans l'espace. Ce mouvement ressemble à une sorte de taï-
chi complètement libre où aucun mouvement n'est codifié. Ceci constitue un yoga extrêmement subtil qui
demande de la pratique. Son avantage est de rendre superflue toute autre pratique physique. Il est visible
sur les sculptures des temples tantriques. Cette tradition si simple et si subtile est peu à peu tombée dans
l'oubli, remplacé par la hatha yoga plus spectaculaire. Le Spandakarika présente la philosophie née de
cette pratique et le yoga ne fait que ramener à la source de cette réalité fondamentale.
L'enseignement s'articule autour de trois points :
- les instructions concernant l'existence indépendante du Soi,
- la perception directe de sa propre nature fondamentale
- la nature universelle reflétée dans le pouvoir de sa propre nature.
La Shakti est une avec Shiva, l'enseignement est l'émanation joyeuse de leur union. L'espace temps est
aboli. Ce couple s'exprime à travers le jeu et la créativité dans l'absolue conscience. Ils n'ont pas de
projets pour la création qui émane d'eux. Si les êtres entrent en résonance, c'est que la conscience divine,
la conscience du musicien et la conscience de l'auditeur sont indivisibles. La conscience est en totale
expansion lorsqu'ils laissent vibrer leur sens dans un frémissement. Le discours intérieur cesse, le sens
de l'ego s'effondre, la dualité se dissipe et le silence s'installe.
L'une des grandes intuitions du tantrisme cachemirien a été de remplacer la logique linéaire par la
logique sphérique et non duelle. Les maîtres tantriques ont introduit la sphère dans leur système de
pensée afin qu'aucune chose ne puisse être définie de manière particulière ou représenter un point de
fixité spatiale, chaque point demeure ainsi en rapport avec la sphère entière dans laquelle il navigue et
finit par se fondre dans la source. Pour un tantrika, une émotion, par exemple la tristesse, est prélude à la
joie. Ce texte parle de frémissement. La caractéristique même du frémissement est que nous pénétrons,
grâce à lui, dans cette logique sphérique ou non duelle qui représente une manière de résoudre et
d'intégrer les oppositions qui nous font tellement souffrir. A l'intérieur de cette pensée sphérique, nous
sommes dans le mouvement, et par conséquent il n'y a plus d'arrêt. Il y a simplement des moments plus
ou moins intenses. Nous faisons l'expérience physique que le corps/esprit est l'expérience. Selon nous,
la dualité que nous percevons n'est qu'un état de contraction. Au moment où l'énergie n'est plus
contractée, nous arrivons à nous détendre et au même instant nous faisons l'expérience de la non-
dualité dans le corps car notre corps/pensée n'est plus limité. Il est espace, il devient sphérique, car
nous contenons tout ce qui est à l'extérieur. Plus rien n'est perçu comme extérieur à soi-même. Dès que
nous faisons cette expérience, ne serait ce que quelques minutes, quelque chose se débloque. La dualité
est une fabrication mentale, le corps est prêt à saisir la non-dualité si la dictature du mental ne nous
gardait pas dans la séparation.
Quand nous entrons dans cette circulation sphérique, nous touchons quelque chose d'éminemment
vivant toujours en mouvement, l'essence de toute chose. Tous les évènements de la vie viennent
s'inscrire dans une nouvelle dynamique qui ne s'épuise pas, car elle est nourrie de l'intérieur. Et, lorsque
que nous sortons de la perception d'un état fixe, nous sommes obligatoirement dans le mouvement
continu. Les émotions peuvent circuler librement et nous réalisons que, dans ce cas, elles s'accordent
intimement avec le fonctionnement rapide de l'esprit. Il y a engorgement et stagnation, répétition et
routines circulaires lorsque nous luttons contre ce rythme naturel de l'esprit : ce qui provoque la
souffrance. Plus le mouvement s'accentue, plus il coïncide avec la vraie nature de l'esprit. Nous
découvrons que les limites sont arbitraires, qu'il y a une expansion physique et mentale qui est
absolument illimitée, dans laquelle nous pouvons entrer et que nous pouvons goûter à chaque instant.
Le frémissement est un état qui se situe sur tous les plans, quelque chose de palpable. Dans le tantrisme,
tout est palpable, il n'y a pratiquement aucune notion abstraite. Tout ce dont il est question peut être
appréhendé par le corps/esprit à tout moment. Si nous cherchons une nourriture spirituelle purement
mentale, nous ne trouverons ni le bonheur, ni la félicité, ni même la tranquillité. L'approche tantrique
conduit à une vérification dans la vie quotidienne, à une intégration immédiate.
Le frémissement représente la vibration, la vague, la lumière, la puissance. Il est facile à toucher, à
imaginer. Il est en relation avec la musique, l'amour, l'émotion et le ressenti illimité de toute chose.
Le frémissement profond peut être contacté dans les états extrêmes : la colère, la joie intense, l'errance
mentale, la survie.
Ces états sont de vastes moments d'unité. Certaines personnes choisissent d'écarter la danger en
renonçant aux états puissants et aux grandes émotions, d'autres transforment les perturbations en se
concentrant sur le divin. Pour le tantrika, toute chose est la manifestation de l'infini. On pense souvent
que pour le contacter, un état d'équilibre, de présence, de calme est requis et que les grands mouvements
intenses tels que la colère ou un grand élan passionnel sont antinomiques à cet état. Dans la peur ou
l'angoisse, il existe un moment spécifique où l'être entier est unifié. Quand on entre dans une grande
colère, soudain il n'y a plus de distraction. Seule la colère est là. Tout l'être est un et fait l'expérience du
frémissement profond. C'est un moment très court qui précède l'action. Dès que la colère débouche sur
l'action, nous perdons ce noyau rassemblé. C'est un éparpillement de l'énergie qui suit un
rassemblement
Le soleil et la lune s'élèvent dans le canal central.
Dans le Tantra, le soleil et la lune symbolisent la respiration. Le canal central est un canal intérieur dans
lequel s'élève la Kundalini. Le soleil et la lune sont simplement la respiration et l'arrêt de la respiration.
Ces deux mouvements finissent par n'en faire qu'un et, tout à coup, l'être est unifié et nous ressentons le
canal central. L'originalité de cette pratique est de laisser l'énergie subtile advenir plutôt que de la forcer
ou la conditionner par un yoga spécifique. Il s'agit de rendre sensible le corps subtil plutôt que de
produire des efforts directifs pour le stimuler et l'ouvrir. Tout émerge spontanément lorsque le
relâchement spatial advient.
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